L'expérience de mort imminente
L'expérience de mort imminente (EMI ou en anglais NDE pour near-death experience) est une expérience profondément transformatrice qui a déjà été vécue par des millions de personnes à travers le monde. Quelles que soient les croyances ou la culture des témoins, il semble que le corps central de l'expérience soit constant, même si des particularités individuelles sont aussi rapportées. Beaucoup de théories psychologiques et physiologiques ont été avancées pour tenter d'expliquer ce phénomène, mais aucune ne permet pour l'instant de rendre compte de l'ensemble des aspects de la NDE. Une telle complexité nécessitera probablement à l'avenir une approche pluridisciplinaire. D'autre part, l'approche de la mort est bien l'une des conditions permettant de précipiter le déroulement de cette expérience, mais il semble que d'autres circonstances, exemptes de tous dangers physiques, puissent conduire à des états modifiés de conscience très similaires à celui associé aux NDE. En dehors de la contribution évidente que l'étude de ces phénomènes pourrait apporter à nos connaissances en neurosciences, l'immense impact ressenti par les témoins à la suite d'une NDE et la difficulté qu'ils rencontrent pour l'assimiler sont à eux seuls suffisants pour justifier une écoute et une étude approfondie de ce phénomène (dernière mise à jour: 15/04/03).
Introduction
En fonction des progrès de la science, la définition de la mort a constamment changé selon que de nouvelles techniques permettaient de maintenir artificiellement les fonctions vitales. Après l'arrêt de la respiration, puis la cessation des battements du coeur, est apparu le critère de mort cérébrale. De sorte que l'on distingue aujourd'hui plusieurs types de mort : clinique, cérébrale, physiologique, biologique, etc. Médicalement, la mort en tant qu'acte instantané a été remplacé par le "processus de mourir" qui est une transformation progressive composée de différentes étapes, où le seuil constituant le passage dans l'état définitif irréversible est très incertain. Cependant, sur le plan philosophique, la mort reste par définition "l'état d'où l'on ne revient pas". Par conséquent, une personne revenant à la vie n'est pas réellement morte, quel que soit le temps pendant lequel ses poumons, son coeur et son cerveau peuvent ne pas avoir été fonctionnels. C'est pourquoi est apparu le terme "near-death experience (NDE)" qui a été traduit en français par "expérience de mort imminente (EMI)" pour nommer un état sans aucun signe de vie mais qui n'est pas encore, contre toute attente, la mort.
L'expérience de mort imminente est une expérience subjective profonde vécue généralement au seuil de la mort, ou occasionnellement lors d'un coma ou d'une anesthésie, qui induit après réanimation un bouleversement total de l'individu, impliquant une remise en question générale des ses valeurs fondamentales. Avec le perfectionnement croissant des techniques de réanimation, le nombre de NDE rapportées se multiplie chaque jour dans le monde entier. En 1982, un sondage réalisé par l'institut Gallup aux Etats-Unis a estimé à 8 millions (environ une personne sur trente) le nombre d'américains ayant vécu une NDE. A partir de toutes les estimations publiées à ce jour, on peut conclure que cette expérience est probablement survenue chez 9 à 18% des personnes qui ont, à un moment ou à un autre de leur vie, frôlé la mort, toutes circonstances confondues (Greyson, 1998). Malgré l'importance considérable et évidente que l'étude d'un tel phénomène pourrait avoir en médecine, psychiatrie, psychologie et neurosciences en général, très peu d'investigations scientifiques sérieuses ont été entreprises bien que le phénomène ait été porté à l'attention du public depuis les années 70 (Moody, 1975). Au-delà du rôle évident des médias à sensation et des mouvements "new age" qui ont contribué à conférer un parfum de pseudoscience à l'étude des NDE, en parlant notamment de "preuve de l'au-delà", le puissant tabou social que représente aujourd'hui la mort dans notre société occidentale en est probablement aussi responsable. Cependant, il est important de souligner que si l'approche de la mort est un facteur favorisant le déclenchement d'une NDE, elle ne constitue en rien une condition nécessaire ou suffisante. Comme nous le verrons, d'autres circonstances exemptes de tous dangers physiques peuvent y conduire. Aussi, pour toutes ces raisons et simplement parce qu'elle représente l'une des expériences les plus transformatrices que l'homme puisse vivre, la NDE mérite qu'on lui consacre une étude objective.
Qu'est-ce qu'une NDE?
A ce jour, des milliers de récits de NDE ont été recueillis et étudiés à travers le monde entier. La première caractéristique qui se dégage de ces études est l'invariance de certains éléments de l'expérience que l'on retrouve dans tous les témoignages quels que soient la culture du témoin, sa religion, son niveau social et intellectuel, son sexe ou son âge, ou bien les circonstances qui ont conduit à l'expérience (maladie, accident, suicide). De même, on trouve à travers les écrits de toutes les époques (notamment chez Platon) des récits de NDE, ce qui indique que ces expériences ont probablement existé depuis les débuts de l'humanité. Il n'existe pas encore un ensemble de critères accepté de manière internationale pour décrire une NDE, mais la classification de l'expérience en cinq stades par Kenneth Ring (1980) sert en général de référence:
- Le premier stade correspond à une sensation d'apesanteur, de calme et de grand bien-être. Les témoins se souviennent d'avoir flotté dans un espace totalement étrange et relatent cet épisode comme l'une des plus belles expériences de leur vie.
- A ce premier stade succède le sentiment d'avoir "quitté son corps" et de le contempler à distance depuis un point de vue situé en général au-dessus. Cette situation insolite est en général vécue avec calme et il arrive que les témoins rapportent en détail tout ce qui s'est passé et s'est dit autour de leur corps pendant le laps de temps d'inconscience ou de mort apparente.
- Il s'ensuit un troisième stade au cours duquel les témoins rapportent avoir été aspirés dans un vide, ressemblant parfois à un tunnel, dont l'obscurité devenait de plus en plus "intense". Une sensation de très grande vitesse vient s'ajouter au sentiment de bien-être. Une présence non-personnifiée accompagnerait parfois le témoin pour le rassurer.
- Au cours du quatrième stade, une lumière blanche et dorée, très brillante et impossible à décrire apparaît. A la fois très puissante et très douce, elle irradierait un sentiment d'amour inconditionnel.
- Finalement certains témoins disent avoir pénétré dans cette lumière. Cette étape est alors vécue comme un retour, une fusion avec une matrice originelle. La relation avec la lumière est le point culminant de l'expérience, c'est à elle que les témoins attribueront leur transformation ultérieure. Là, les récits commencent à varier : certains ont accès à un environnement extraordinaire, d'une beauté "inimaginable", d'autres ont conscience de la présence d'entités spirituelles ou de personnes décédées, connues ou inconnues, avec qui ils communiquent et qui semblent remplir différentes fonctions bien précises : rassurer ou informer le témoin, réparer un événement traumatique de son passé ou symboliser une limite à ne pas dépasser. D'autres encore revoient leur vie défiler sous forme d'une vision en trois dimensions organisée en revue très détaillée au cours de laquelle ils ont l'impression d'être à la fois "acteur et spectateur". Ils ressentent alors parfois soudainement comment leurs actions ont pu affecter leur entourage ou bien comprennent le sens des événements de leur existence et la responsabilité de leurs actes. Cette étape n'est pas vécue comme un jugement mais comme un constat, parfois pénible ou douloureux. Au cours de cet épisode, certains disent également avoir vu des événements de leur vie future. D'autres encore entendent des voix ou de la musique "céleste". Malgré de multiples scénarios, tous disent avoir rencontré l'Amour absolu et accédé à la Connaissance universelle et sont convaincus d'avoir fait une incursion dans une autre dimension. En général, l'expérience se termine par la rencontre avec une frontière où il leur apparaît clairement qu'une fois de l'autre côté ils ne pourront plus revenir en arrière. Parfois le choix leur est alors proposé de rester ou de revenir sur terre, mais "on" leur ferait cependant comprendre qu'il serait mieux pour eux de repartir. D'autres rapportent ne pas avoir eu le choix. De leur plein gré ou non, mais toujours sans aucun désir de retour, ils reprennent ensuite conscience dans leur corps avec le sentiment "d'être à l'étroit" et la douleur liée à leur état physique. L'impression de "rentrer" à l'intérieur de son corps comme dans une sorte de "combinaison" est parfois rapportée.
Soixante pour cent des personnes interrogées ayant survécu à un épisode de mort clinique rapportent au moins le premier stade, alors que 37% connaissent le deuxième, 23% le troisième, 16% le quatrième et seulement 10% le cinquième (Ring, 1980). Cependant, cette description chronologique de la NDE a été critiquée car elle donne une image unitaire de l'expérience alors qu'aucun déroulement temporel n'a jamais été rigoureusement validé (Greyson, 1983). La NDE pourrait très bien comporter plusieurs expériences discrètes et parallèles ayant des mécanismes et des effets différents. Une autre classification élaborée par Bruce Greyson (1983) regroupe les éléments de l'expérience en quatre catégories (cognitive, affective, paranormale et transcendantale) et permet selon une échelle de validité de différencier les véritables NDEs de syndromes organiques cérébraux ou d'autres réponses au stress non spécifiques, comme le sont par exemple les symptômes de dépersonnalisation.
En plus des étapes citées ci-dessus, les caractéristiques typiques d'une NDE incluent le sentiment que ce qui est vécu est parfaitement réel et que le témoin est réellement mort, une abolition de la notion de temps et d'espace, une grande clarté de pensée, un sentiment puissant de paix, de calme, d'allégresse et d'unité. De plus tous insistent sur le caractère éminemment ineffable de l'expérience malgré un esprit extrêmement clair et concentré tout au long de l'épisode. Cependant, il existe aussi des expériences dites "négatives" dont le contenu est totalement effrayant et terrifiant pour le témoin qui en ressort fortement traumatisé. On a estimé que ces expériences se produisaient dans environ 3% des cas, mais il est difficile de savoir si ce nombre est significatif car il est probablement encore moins facile de se confier pour les témoins de NDEs négatives que pour ceux dont l'expérience a été merveilleuse.
Malgré beaucoup de points communs, deux expériences ne sont jamais identiques et il faut noter qu'il est extrêmement rare de trouver tous les éléments réunis dans une seule NDE. Cependant, malgré des particularités individuelles et bien que l'éducation, la culture et les croyances semblent influencer la façon dont le phénomène vécu est interprété, tous les témoins décrivent une progression pratiquement identique de l'expérience et éprouvent des émotions similaires, ce qui suggère que ces données concernent tout être humain et nous renseignent sur des réactions inhérentes à la nature humaine à l'approche de la mort. D'ailleurs les enfants, voire de très jeunes enfants, rapportent aussi des NDE. Celles-ci sont toutefois en général plus simples et moins mystiques que celles des adultes et ne comprennent en général pas de "revue de vie" (Morse and Perry, 1990). Morse rapporte le récit d'une NDE typique survenue lors d'un arrêt cardiaque chez un enfant de neuf mois et racontée pour la première fois lorsqu'il fut âgé de trois ans. Envisager l'affabulation ou la construction imaginaire devient difficile dans ce genre de cas, tout autant que l'hypothèse d'une matrice inconsciente et rassurante élaborée grâce à un travail psychologique ou un conditionnement par l'apprentissage. D'ailleurs le contenu des NDE d'enfants n'a en général rien à voir avec les croyances de leurs parents. En outre, bien que l'expérience centrale semble indépendante des circonstances et motifs qui ont conduit à l'épisode de mort clinique, l'apparition ou non des différentes composantes de l'expérience ou bien son déroulement extatique ou traumatisant pourraient avoir des causes physiologiques et/ou psychologiques.
Pour terminer cette description des NDE, mentionnons encore une étude récente menée aux Etats-Unis qui soulève bon nombre d'interrogations. En effet, cette étude a permis d'établir que les aveugles vivaient des NDE en tous points similaires à celles des personnes voyantes. En outre, dans la plupart des cas, ces témoins, parfois aveugles de naissance, ont rapporté avoir "vu" au cours de leur expérience. Ils ont pu décrire en détail ces perceptions visuelles, exceptées les couleurs qu'ils définissent comme des luminosités d'intensités différentes (Ring and Cooper, 1999).
Quelles sont les conséquences d'une NDE?
Vivre une NDE signifie en général vivre une transformation profonde et durable qui correspond la plupart du temps à un véritable ouragan intérieur. A ce titre, il est important de souligner que le seul fait d'avoir frôlé la mort ne suffit pas à expliquer toute la gamme de changements observée dans la vie d'une personne suite à une NDE. En effet, des études ont montré que certains de ces changements sont uniquement liés au fait d'avoir vécu une telle expérience (Ring, 1980). Cependant, il s'avère difficile de corréler la profondeur de l'expérience avec l'importance des répercussions comme on aurait pu logiquement s'y attendre. Effectivement, il semble que la rationalisation à posteriori de l'expérience ainsi que les propres croyances du témoin soient déterminantes pour son interprétation, et c'est cette interprétation qui conditionnera par la suite l'impact provoqué sur la personnalité du témoin.
Tout se passe comme si au cours d'une NDE un accès à un état de conscience différent s'ouvrait dans lequel était perçu une réalité plus vaste transcendant le temps, l'espace et la matière. Le retour à une conscience ordinaire s'accompagne d'effets secondaires typiques qui sont dans l'absolu positifs : une meilleure appréciation de la valeur de la vie, le sentiment d'un renouveau personnel et de la quête d'un but, une plus grande empathie, tolérance et compréhension vis-à-vis d'autrui, une plus grande confiance et estime de soi, une soif de connaissance, un réveil spirituel et un détachement des biens matériels, une diminution voire une disparition de la peur de la mort (alors que la peur de la souffrance liée à l'agonie demeure) et parfois l'apparition de nouvelles facultés psychiques. Ces changements de personnalité sont particulièrement surprenants chez des individus qui ont vécu une NDE à la suite d'une tentative de suicide. Dans certains cas, la NDE semble même jouer le rôle de "psychanalyse accélérée" en permettant la prise de conscience de traumatismes psychiques anciens et profondément enfouis. Finalement, pour beaucoup, la NDE est ressentie comme une seconde naissance.
Cependant, ces répercussions ne sont ni immédiates ni automatiques mais nécessitent un travail de concrétisation et d'intégration. Même sans parler des NDE "négatives", dont le contenu terrifiant peut provoquer un état dépressif accompagné d'anxiété, de cauchemars récurrents et d'une peur exacerbée de la mort, le témoin ressort dans un premier temps fortement fragilisé et perturbé par une telle expérience, même si elle était "positive". Tout d'abord parce qu'ayant frôlé la mort de près, il a subi un traumatisme considérable et se trouve souvent dans un état physique critique dû à l'accident ou la maladie qui l'a conduit à la NDE. De plus, il lui est très difficile de définir ce qu'il a vécu même s'il pressent déjà que cet événement va bouleverser sa vie. D'autre part, il se rend vite compte qu'il lui est difficile de partager ce qu'il a vécu avec le corps médical ou son entourage. S'il arrive à se faire écouter, il rencontrera en général de l'incompréhension ou verra sa santé mentale remise en question.
Au problème physique vient donc s'ajouter une aliénation totale et le patient se retrouve complètement seul pour assimiler et intégrer la plus bouleversante expérience de sa vie. Ce sentiment de solitude est encore accentué par la difficulté pour lui à retrouver sa place au sein d'une famille et d'une communauté dont les valeurs, les buts et les préoccupations en général ne sont plus partagés. D'un autre coté, son changement d'attitude est souvent difficile à vivre pour son entourage qui ne comprend pas cette transformation. Incapable de retrouver son ancienne personnalité, cet état de grande perturbation va souvent aboutir à une remise en question sévère qui conduira le témoin à un retournement général de son existence tant au niveau affectif que professionnel, ce qui ne l'aidera en rien à retrouver un peu de stabilité. Il s'ensuit une difficile période d'assimilation, durant souvent de nombreuses années, qui aboutira à une nouvelle manière de vivre.
Qu'en dit la science?
Pour beaucoup de scientifiques, ces expériences ne sont rien d'autre que de simples hallucinations produites par un cerveau agonisant qui ne méritent pas qu'on leur accorde plus d'attention. Pourtant, sans tomber dans l'autre extrême qui consisterait à voir dans les NDE la preuve d'une vie après la mort, un examen un peu plus poussé montre à l'évidence que les NDE constituent un phénomène bien plus intéressant que n'importe quel rêve ou hallucination, dont l'étude nous apprendra sans aucun doute énormément sur la nature de la conscience humaine et les mécanismes de l'esprit. Un des aspects les plus surprenants de cette expérience est peut-être la clarté de pensée et de conscience, ainsi que la précision de la mémoire qui lui sont associées. En effet, même si beaucoup de NDE se produisent sans que le témoin ne souffre ni d'hypoxie(1) ni d'hypercapnie(2), beaucoup sont aussi survenues lors d'arrêts cardio-vasculaires, parfois en plus sous anesthésie, ou lors de noyades, c'est-à-dire à un moment ou le cerveau souffre d'un manque d'oxygène, ainsi que de glucose dans le cas d'un arrêt cardiaque, qui sont tous deux essentiels pour que les neurones fonctionnent. Tout se passe donc comme si l'expérience était indépendante de l'état fonctionnel du cerveau ou comme s'il existait une zone du cerveau qui soit insensible au manque d'oxygène, de glucose et à l'anesthésie ! En outre, l'aspect "curatif ou réparateur" que peut revêtir la NDE ou les modifications à long terme de la personnalité des témoins sont à eux seuls une source d'interrogations pour la psychologie. Mais les NDE soulèvent une foule d'autres questions. Notamment, pourquoi seulement 30% des gens qui se sont trouvés à un moment ou à un autre en état de mort imminente font une NDE ? Est-ce que tout le monde peut vivre une NDE et est-ce que 70% des personnes interrogées auraient seulement oublié l'épisode ou bien n'oseraient pas encore en parler ? Y a-t-il un profil type, des raisons physiologiques ou psychologiques prédisposant à vivre une NDE ? Sans parler de l'acquisition, parfois difficilement explicable, de certaines informations au cours de l'expérience qui ne pouvaient pas être connues au préalable par les témoins, ou bien de l'apparition de facultés psychiques particulières consécutivement à l'épisode de mort clinique.
Beaucoup d'hypothèses psychologiques ou physiologiques ont été proposées. La grande majorité de ces hypothèses a été élaborée un peu hâtivement sans aucune étude approfondie du phénomène. Les autres, bien qu'intéressantes, ne rendent malheureusement compte que de quelques aspects de l'expérience. Une véritable théorie des NDE devra pour être valable pouvoir expliquer l'ensemble du phénomène. Cependant ces hypothèses sont utiles dans la mesure où elles permettent d'établir des parallèles avec des états déjà connus et définissent ainsi quelques points de départ pour une recherche objective.
Hypothèses psychologiques
Plusieurs hypothèses ont été proposées pour rendre compte d'un besoin du "Moi" de se protéger face à l'imminence de sa propre mort en se réfugiant dans un monde de fantasmes construit à partir de croyances conscientes et/ou inconscientes. Cependant, comme nous le verrons dans le paragraphe suivant, il semble que beaucoup d'autres chemins conduisent au même état de conscience très particulier qui se produit chez les personnes frôlant la mort, chemins qui ne correspondent en rien à un besoin de se protéger d'une réalité devenue trop angoissante. Par contre, il est vrai que les NDE se déroulent toujours selon un schéma constant et tous les récits contiennent un grand nombre de symboles universels (le passage, la lumière, Dieu etc.) ce qui pourrait suggérer un rôle important de la psyché dans le phénomène. La plupart du temps, ces symboles sont sans aucun rapport avec les croyances des témoins et ceci n'est pas sans rappeler la notion d'archétypes développée par Carl Jung (1971) qui représenteraient des images primordiales appartenant à un inconscient collectif. D'après Jung, il existerait autant d'archétypes que de situations typiques dans la vie. Il ne serait donc pas surprenant de trouver des archétypes liés à la mort. Bien que Jung lui-même ait vécu une NDE et ne l'interprétât pas par rapport à l'inconscient collectif, certains de ses adeptes ont vu dans la NDE une imagerie archétypale déclenchée par l'approche de la mort. Cette théorie est intéressante et contient probablement une part de vérité, bien qu'elle ne puisse pas rendre compte de tous les aspects de l'expérience. D'autre part, elle ne peut pas constituer une explication suffisante en soi, étant donné que la notion d'archétype, qui implique la présence de structures psychophysiologiques préexistantes à notre naissance, est une théorie qui n'a elle-même jamais été démontrée.
Hypothèses physiologiques
Trois modèles constituent des pistes très intéressantes, car elles sont suffisamment élaborées et développées pour ouvrir la voie à une investigation future.
Kétamine et récepteur NMDA : La kétamine est un anesthésique hallucinogène à courte durée d'action provoquant une anesthésie dite "dissociative" car le patient est déconnecté de tous stimuli extérieurs, donc de son corps, plutôt qu'endormi, ce qui n'a rien à voir avec l'inconscience produite par des anesthésiques conventionnels. L'état altéré de conscience qui en résulte se rapproche semblerait-il beaucoup de celui associé à une NDE, bien qu'aucune étude consistant à administrer de la kétamine à des personnes ayant vécu au préalable une NDE n'ait été menée. Les propriétés hallucinogènes de la kétamine semblent être dues au blocage des récepteurs NMDA (N-Methyl-D-Aspartate) qui jouent un rôle important dans le cortex cérébral, particulièrement dans le lobe temporal et le lobe frontal et sont impliqués dans des processus cognitifs tels que la pensée, la mémoire et la perception. Les récepteurs NMDA sont excités par l'acide aminé neurotransmetteur glutamate, qui peut parfois devenir toxique lorsqu'il est relâché en trop grande quantité et entraîner la mort des neurones par un processus appelé "excitotoxicité", ce qui survient par exemple en cas d'anoxie( ). La kétamine agit sur les récepteurs NMDA en bloquant leur accès au glutamate, fermant ainsi la porte aux stimuli extérieurs. Cet anesthésique possède par conséquent des propriétés de protection contre l'excitotoxicité. Le psychiatre Karl Jansen propose que lorsqu'un flux de glutamate est relâché dans le cerveau, à la suite d'un manque d'oxygène, une substance endogène est à son tour libérée et induit une NDE en agissant à la manière de la kétamine, pour protéger les neurones possédant des récepteurs NMDA, ce qui expliquerait la similarité entre les deux expériences (Jansen, 1997). Cependant ce modèle ne s'applique qu'aux cas où il y a anoxie et s'accorde mal avec l'exceptionnelle mémorisation associée à ce type d'expérience.
Lobe temporal et sérotonine : En 1955, le neurochirurgien W. Penfield a mené des expériences de stimulation électrique directe sur certaines zones du lobe temporal qui ont provoqué chez les patients des sensations diverses fréquemment associées aux NDE, comme la sensation de décorporation, l'impression de traverser un tunnel ou des visions mystiques (Penfield, 1975). Les zones du cerveau qui assurent le traitement et la redistribution de l'information (hippocampe, amygdale et système limbique) sont directement reliées au lobe temporal, en particulier par des neurones dont le neurotransmetteur est la sérotonine. L'acide lysergique diéthylamide ou LSD qui peut induire certaines caractéristiques des NDE est connu pour agir directement sur le système sérotoninergique. Aussi, le médecin Melvin Morse a proposé qu'en situation de mort imminente des perturbations de la transmission sérotoninergique au niveau des noyaux du système limbique pourraient être responsables, en désinhibant certains neurones cibles du lobe temporal, des perceptions que Penfield pouvait, lui, provoquer par stimulation directe (Morse et al., 1989). Cependant, la grande majorité des neurones du cortex cérébral utilisent le glutamate comme neurotransmetteur et seulement très peu de cellules utilisent la sérotonine. De plus, les drogues psychédéliques à action sérotoninergique telles que le LSD induisent un état mental très différent de celui associé aux NDE et impliquent en général un accroissement énorme de l'entrée de stimuli sensoriels en provenance de l'environnement qui contraste avec la perte de contact avec le monde extérieur qui accompagne une NDE.
Reconstruction d'un modèle de la réalité : La psychologue Susan Blackmore a combiné différentes théories physiologiques et psychologiques pour aboutir à un modèle original qui a l'avantage de proposer certaines hypothèses concrètes et vérifiables. Nous savons que notre cerveau est constamment en train de construire un modèle de la réalité qui nous entoure à partir de l'ensemble des signaux sensoriels qui lui parviennent. Le modèle de Blackmore spécule que lorsque ces signaux cessent, nous nous servons de notre mémoire et de fragments de perceptions pour reconstruire un modèle de notre réalité. Ainsi, l'expérience de décorporation résulterait de la tentative d'un cerveau agonisant de reconstruire un modèle de l'univers à partir de signaux sensoriels limités. Elle propose en outre que "l'expérience du tunnel et de la lumière" trouve son origine dans la structure du cortex visuel, la partie du cerveau qui traite les informations visuelles. Pour éviter tous "bruits de fond" au niveau de cette partie du cerveau, certains de ses neurones ont pour rôle d'inhiber l'activité de leurs voisins. En état de mort imminente, le manque d'oxygène produirait une désinhibition (réduction de cette inhibition), ce qui provoquerait une augmentation progressive de l'activité basale des cellules du cortex visuel. Dans la représentation du monde extérieur qui est organisée au niveau du cortex visuel, beaucoup de cellules représentent le centre de notre champ visuel, alors que très peu correspondent à ses bords. Aussi, si le bruit de fond augmente graduellement dans le cortex visuel, un point lumineux devrait tout d'abord être aperçu au centre du champ visuel, puis celui-ci devrait grossir peu à peu pour finalement occuper tout le champ, ce qui serait interprété par le cerveau comme un mouvement à travers un tunnel vers une source lumineuse. Cette hypothèse conduit à la prédiction suivante : une personne aveugle à cause d'un problème au niveau des yeux, mais ayant un cortex visuel normal devrait pouvoir vivre cet épisode de l'expérience, alors que si son handicap résulte d'un défaut au niveau du cortex visuel, elle ne devrait pas être capable de voir ce tunnel. Cette prédiction n'a pas encore été testée (Blackmore, 1993).
Dans quelles autres circonstances peut-on vivre une NDE?
La découverte de ces états de conscience très particuliers en association avec une situation de mort imminente a été amplement exploitée, on s'en doute, par les médias à sensation, de sorte que la croyance s'est répandue que les NDE pourraient apporter une preuve de l'existence de l'au-delà. Cette rumeur a eu comme conséquence immédiate et regrettable d'écarter beaucoup de scientifiques de ce sujet de recherche. De plus, et malgré l'aspect à priori plutôt rassurant d'une telle croyance, l'association de cette expérience extraordinaire avec un sujet aussi tabou que la mort, continue de faire fuir ceux pour qui elle reste malgré tout un sujet à éviter…comme la peste !
C'est pour cela qu'il est important aujourd'hui de souligner un fait essentiel. Bien que la majorité des NDE étudiées à ce jour soit corrélée à une atteinte physiologique (inconscience, coma, mort clinique), ce n'est de loin pas la seule circonstance capable de précipiter le déroulement d'une telle expérience. Dans certains cas, la seule prise de conscience de sa mort prochaine (danger immédiat) ou encore un traumatisme psychique (par exemple un viol) peuvent provoquer une expérience similaire (Fear-death experience). En outre, des expériences semblables peuvent aussi survenir en dehors de toutes situations associées à un danger physique ou psychique. En effet, on s'est rendu compte que des circonstances totalement différentes pouvaient conduire à des états modifiés de conscience tout à fait similaires où l'on retrouve les mêmes sentiments intenses de paix, de bonheur, d'Amour et de Connaissance, de rencontre avec la lumière etc. Le Dr Jean-Pierre Jourdan a étudié ces expériences qui regroupent aussi bien des expériences contemporaines que des techniques décrites depuis des millénaires par d'autres cultures et qui peuvent être classées en deux catégories (Jourdan, 1992) :
- On trouve dans la première catégorie, les expériences spontanées dont font partie les NDE et où l'on retrouve aussi les OBE (out-of-body experience) au cours desquelles une personne se perçoit comme étant à l'extérieur et à distance de son corps physique. La personne a l'impression d'être dans son état de conscience habituel, sans distorsion de la notion de temps ni d'espace , et l'expérience est vécue comme parfaitement réelle. Les sentiments éprouvés sont en général la joie, la liberté et la paix, mais il arrive que de la peur soit ressentie. L'OBE classique correspond donc à la première étape de beaucoup de NDE, mais parfois l'expérience peut évoluer et son déroulement ultérieur rappelle alors aussi très fortement les étapes suivantes des NDE (lumière attirante, présence de guides, perception d'une frontière). Les deux expériences apparaissent donc très semblables sans être toutefois identiques, ce qui pourrait s'expliquer par la différence existant entre les circonstances de survenue, puisque les OBEs se produisent en général dans un état de calme et de repos mental et physique (par exemple juste avant l'endormissement). On trouve aussi dans cette première catégorie les expériences mystiques et religieuses.
- La deuxième catégorie concerne les expériences provoquées ou recherchées, soit par différentes techniques de relaxation (utilisant par exemple la maîtrise de la respiration ou l'isolement sensoriel) ainsi que par le neurobiofeedback qui peuvent aider à vivre une OBE, soit par des techniques physiques et/ou spirituelles comme le yoga ou la méditation transcendantale, qui peuvent conduire à ce qu'on appelle un "réveil de kundalini". La kundalini est dans la tradition hindoue une "énergie ou force évolutive" symbolisée par un serpent lové à la base de la colonne vertébrale, dont l'éveil puis l'ascension va ouvrir les différents centres énergétiques appelés chakras, puis, atteignant le dernier au sommet du crâne, éveillera la conscience à une réalité supérieure. Cet éveil qui peut se faire sur des mois ou des années est accompagné de symptômes physiques et psychiques ainsi que de conséquences étonnamment similaires à ceux rapportés par les témoins de NDE. En dehors de la tradition hindoue, de nombreuses autres traditions semblent posséder ainsi leur propre technique, élaborée de manière empirique, permettant d'accéder à un état de conscience particulier, et qui, quelle que soit la méthode utilisée, présente toujours de grandes similitudes avec les NDE.
Ainsi, il existe beaucoup d'états modifiés de conscience, spontanés ou recherchés, possédant de nombreux points communs avec les NDE, tant au niveau du déroulement de l'expérience qu'au niveau de ses répercussions ou de ses effets à long terme sur les témoins, et tous semblent conduire à une transformation allant dans le sens d'une évolution personnelle. La sensation de faire partie d'un Tout, une conscience élargie, ainsi que l'apparition de facultés psychiques extraordinaires sont couramment décrites à la suite de ces expériences. En essayant d'établir un parallèle entre ces techniques et les expériences de Penfield ou celles vécues sous kétamine dont nous avons parlé plus haut, le Dr Jourdan aboutit à une hypothèse complexe et intéressante. L'hippocampe apparaît alors comme la cible commune à tous ces chemins d'accès à un autre état de conscience qui permettraient d'isoler et de libérer la conscience du flux d'information dont les organes des sens la saturent constamment, lui permettant d'accéder à un autre niveau de perception.
Cette précision quant aux circonstances où surviennent de telles expériences est importante car, vu sous cet angle, les expériences de mort imminente pourraient être en fait interprétées comme des expériences de "vie imminente", c'est-à-dire des circonstances particulières au cours desquelles se produirait plus facilement la libération d'un formidable potentiel de l'esprit humain, insoupçonné mais à la portée de tout un chacun à n'importe quel moment de sa vie. D'autre part, l'étude de ces états de conscience particuliers associés à des techniques très bien codifiées pourrait être plus facile que l'étude des états associés aux NDE pour lesquels nous n'avons pour l'instant que des témoignages à posteriori. Comme le suggère le Dr Jourdan, étudier ces techniques ancestrales avec nos connaissances actuelles pourrait peut-être permettre d'en comprendre les mécanismes neuro- et psychophysiologiques sous-jacents.
Conclusion
En résumé, les NDE sont actuellement incomprises et le resteront probablement encore longtemps sans une étude approfondie et multidisciplinaire. Elles constituent un phénomène d'une grande complexité qui soulève d'innombrables questions. Avec les progrès de la médecine et la généralisation des soins palliatifs, il est évident que ces témoignages vont continuer à se multiplier de par le monde. Les NDE sont en passe de devenir un véritable phénomène de société. On peut disserter sans fin sur la signification de ces expériences, mais quelle que soit son opinion on ne peut nier l'immense impact qu'elles ont sur les témoins. Ce seul aspect suffit à justifier qu'on s'y intéresse. Un jour ou l'autre il faudra bien finir par écouter ce que ces témoins ont à nous raconter. Ce jour là, nous apprendrons beaucoup sur nous même, sur les mécanismes fondamentaux de l'esprit humain et nous pourrons peut-être approcher l'ultime question : Qu'est-ce que la conscience humaine ?
Références
- Blackmore, S. Dying to Live : Science and the Near-death experience (1993). Prometheus books, New-York.
- Greyson, B. The near-death experience scale : Construction, reliability, and validity (1983). Journal of Nervous and Mental Disease, 171, 369-375.
- Greyson, B. The incidence of near-death experience (1998). Med Psychiatry 1, 92-99.
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